Chlordécone : Y a-t-il une véritable volonté de l’Etat de traiter ce problème ?

| 5 mai 2011

Par Gracienne LAURENCE

Depuis les bureaux parisiens du Secrétariat à la Santé, le Pr Didier Honsin, Directeur Générale de la Santé présentait le 10 mars 2011 à la presse le nouveau plan chlordécone 2011-2013. Conçu autour de 4 grands axes qui se rapportent à l’environnement et les différents milieux, la santé des populations, la sécurité alimentaire et la communication envers le public, ce plan est évalué à 31 millions d’euros pour trente-six actions en trois ans.

La première remarque qui peut être faite au sujet de ce plan c’est que la recherche scientifique pour mieux connaître le comportement de la molécule sur les différents écosystèmes afin d’apporter remède à cet empoisonnement est bien pensée. Un groupe d’orientation et de suivi scientifique est constitué avec une feuille de route très précise. Le financement est acté. Il faut noter que cette pollution au chlordécone constitue un champ de recherche nouveau puisqu’il existe très peu de travaux sur le sujet. C’est une opportunité qui est offerte aux chercheurs français et antillais de se faire remarquer en y acquérant expertise et éventuellement notoriété.

Par contre, pour ce qui est du sanitaire le plan est plus que décevant car il n’y a aucun engagement pour traiter les problèmes de santé notamment ceux des ouvriers agricoles. Il faut rappeler que le 21 juin 2010 le Pr Luc Multigner et son équipe ont reconnu le lien très fort qui existe entre cancer de la prostate et chlordécone. On n’est pas sans savoir que cette maladie est l’une des premières causes de mortalité aux Antilles chez l’homme. Et que nombre d’ouvriers agricoles en sont touchés. Malgré toutes ces données le dépistage et encore moins le suivi médical de ceux qui ont manipulé ce poison pendant des années dans les bananeraies ne sont à l’ordre du jour de ce nouveau plan. Les auteurs préconisent tout simplement « une étude de faisabilité pour recenser la population des travailleurs concernés. Il y a lieu de s’étonner d’une telle démarche. Il suffirait de s’adresser aux planteurs qui les ont embauchés ou bien de se tourner vers les organismes officiels comme la Caisse Générale de Sécurité Sociale ou la Chambre d’Agriculture pour être renseigné. On nous annonce également la mise en place « localement d’un groupe de réflexion sur la prise en charge médicale individuelle des travailleurs exposés au chlordécone, et mettre en place ses recommandations ». Cela veut dire quoi ? Serait-il question d’appliquer le principe pollueur-payeur ? Si tel était le cas, on pourrait s’en réjouir ! Ou bien envisage-t-on de solliciter financièrement les collectivités locales ? Et pourquoi tout simplement l’Etat qui a failli à son devoir le plus élémentaire, c’est-à-dire assurer la sécurité de ses citoyens, ne s’implique-t-il pas compte-tenu de la gravité du problème ? Autant de questions que légitimement on peut se poser.

Le chlordécone a des effets délétères sur la reproduction humaine. Ce sont les scientifiques qui le disent. Et pourtant aucune enquête épidémiologique n’est prévue concernant les femmes enceintes. L’étude Ti Moun menée en Guadeloupe révèle la présence de chlordécone dans le lait maternel. Il n’est pas inutile de rappeler que la Martinique est plus fortement polluée (20 000 ha de terre) que l’île sœur. Dans nos maternités dès la fin des années 1990 le personnel médical s’étonnait de la fréquence des fausses-couches chez des femmes jeunes ainsi que la survenue d’un certain nombre de pathologies d’ordre gynécologique difficile à traiter. En dépit de cette lourde réalité, aucune étude de bio surveillance humaine n’est incluse dans ce nouveau plan pour des raisons purement financières.

Nous annoncer la mise en place d’un registre des malformations congénitales n’est pas une nouveauté. Il existait déjà comme celui des cancers. Alors, à quoi cela sert-il d’accumuler des statistiques si aucune action n’est prévue en retour ?

Sur le plan socio-économique, la situation des marins-pêcheurs qui se retrouvent confrontés à des difficultés du fait de l’interdiction de la pêche sur certaines zones du territoire est très bien comprise par les auteurs du plan. Mais le dédommagement de ces professionnels ainsi que leur reconversion seraient plutôt de l’ordre des bonnes intentions. Il leur appartiendra de s’organiser avec l’aide de leurs représentants afin d’obtenir satisfaction. Il y va de même pour les agriculteurs.

En conclusion, il n’est pas exagéré de dire que l’Etat rechigne à débourser pour la santé des Martiniquais. Alors que lui-même a failli en s’accordant par deux fois une dérogation aux planteurs pour un produit reconnu particulièrement dangereux.

Chacun de nous se souvient avec quelle célérité le scandale du Médiator a été traité par les pouvoirs publics. Les politiques y compris les nôtres se sont emparés du problème. Les responsables ont été désignés. Un protocole de suivi médical et de dédommagement a été rapidement mis en place. Pour le chlordécone, le traitement est bien différent.Et pourtant ses effets ne sont pas moindres que ceux du Médiator.

Tant que les Martiniquais ne porteront pas collectivement le problème du chlordécone, les plans continueront à se suivre et advienne que pourra !

Gracienne LAURENCE

Sage-femme retraitée

Ancienne conseillère MIM 2004-2010.

 

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