Y-L Monthieux : « Césaire nous a appris à ne pas se taire ». Une réflexion utile sur le devoir de dire et de penser librement…

| 27 août 2011

Césaire nous a appris à ne pas se taire

Je ne me désintéresse jamais des effets dommageables possibles des propos sur la personne des hommes publics que j’évoque dans mes chroniques. Derrière les mots il y a la volonté de ne pas blesser ou porter atteinte à l’honneur. Dans mon dernier papier le titre a pu paraître à certains déroger à ce principe : il n’en a rien été ou, à tout le moins, il n’y est pas allé de ma volonté. L’expression « blanc bonnet, bonnet blanc » se rapporte toujours à des idées, de même que l’élégance de l’esprit et l’esthétique du geste doivent être aveugles de toute considération d’ordre physiologique. Il en a été ainsi dans mon article même si ce dernier pouvait faire apparaître chez l’homme public concerné une colonne vertébrale défaillante.

Il m’a semblé, en toute bonne foi, que dans la controverse portant sur la légitimité à occuper la « place » de sénateur, il s’est davantage agi de cuisine politicienne que de conviction politique. C’est d’ailleurs ce qui ressort du long entretien paru dans Antilla où on a peine à découvrir une ligne évoquant un quelconque projet pour la Martinique. Sous le mode du « ôte-toi que je m’y mette » perce la crainte à peine voilée du grand voisin de Ste Marie qui aurait pris langue avec le RDM pour les futures législatures. En réalité, comme pour le maire de Trinité, la candidature aux sénatoriales de l’actuel suppléant de Claude Lise apparaît essentiellement comme un marquage de terrain pour les législatives prochaines. Mais le maire du Marigot est à la fois l’acteur et la victime d’une démarche initiée à droite par la pratique des « non-inscrits » et qui a conduit à gauche à la naissance de véritables partis politiques municipaux. Leurs chefs s’estiment avoir vocation à briguer aux plus hautes fonctions électives.

C’est pourquoi la plupart des 34 maires se sentent une âme de député ou de sénateur. Mais cette ambition implique le passage obligé sous la coupe d’un faiseur de rois. Or qui mieux que Serge Letchimy apparaît aujourd’hui comme le grand faiseur et pourquoi s’interdire d’affirmer, en comparaison, qu’au faite de sa puissance Alfred Marie-Jeanne n’avait pas eu ce pouvoir ? En effet, ce dernier ne pouvait faire élire que lui-même et le maire de Rivière-Pilote. Son appel, dès les premiers jours du mois de janvier, à voter Lise aux sénatoriales de 2006 n’avait réussi qu’à creuser le fossé opposant l’homme et son parti. N’était-ce pas le but recherché s’il est vrai que la réélection du sénateur quasiment assurée n’avait pas besoin d’un tel empressement ?

Bref, on est en présence d’une réalité objective et non d’un sentiment partisan du chroniqueur qui, un mois avant les élections régionales de 2010, écrivait ce qui suit dans un article intitulé : Alfred Marie-Jeanne et Serge Letchimy, du Premier consul à l’Empereur. Citons : « La vie politique martiniquaise est aujourd’hui dirigée par trois hommes en une manière de Consulat. Nous connaissons le premier consul [AMJ, ndr] mais l’empereur est  peut-être pour demain et ce ne sera sans doute pas celui qui s’y voyait déjà. En effet, l’homme du « 74 dans 6 ans » [SL, ndr]  l’a dépossédé de son projet d’autonomie comme il a privé la droite de son attachement à l’article 73. Il a su rallier à son panache de vainqueur annoncé des alliés de toutes tendances : autonomistes, indépendantistes, départementalistes, pro-français, anti-français, nonistes, double nonistes, 73zistes, 74zistes ».

Ce n’est pas parce que la situation actuelle ressemble beaucoup à celle annoncée qu’il conviendrait de ne plus en parler. Comme si l’on pouvait spéculer du possible mais fermer les yeux au réel. C’est une évidence, la promesse d’empire a commencé à se concrétiser dès les élections régionales. Partie d’une ville de 100 000 habitants, le quart de la population de la Martinique, cette promesse repose sur une région dont la puissance politique a été renforcée sous l’ère Marie-Jeanne. Elle a franchi une étape essentielle aux dernières cantonales, qui pourrait être parachevée par des succès aux prochaines sénatoriales, aux législatives de 2012, puis, lors de la maman des élections, en 1014 : celle de la collectivité unique couplée par les municipales. Cette analyse n’était pas une devinette, elle reposait sur des faits et avait pu être appréciée, ici ou là. Ici et là. Certes, je n’avais pas utilisé le mot « hégémonie » (terme qui sent le souffre et qui m’a échappé dans mon dernier article), lui préférant celui, moins agressif mais non moins signifiant, d’« empire ». L’appréciation non partisane des possibilités d’hier étant devenue réalité, faut-il considérer comme partisane la relation de cette réalité qu’on peut pourtant toucher du doigt ?

On en arrive, comme souvent, à Césaire. Le Nègre fondamental proclamait la fierté de son peuple, mais il savait lui dire des choses qui ne font pas plaisir, lui reprocher des choses dont il n’était pas fier. Il était sévère envers ce peuple, avare de compliments, pas de critiques. Il dénonçait ces « mendiants arrogants », ces « jouets sombres au carnaval des autres », ce « peuple de larbins » qu’« il est temps de mettre à la raison », ce peuple qui voudrait « faire le Blanc sur le dos des nègres », ce peuple qui « danse » alors que « le piège est tendu ». Ainsi, en parlant haut et fort, Césaire n’a pas seulement dénoncé le colonialisme. Dieu sait qu’il l’a fait avec des mots bien sentis, parfois même des mots que des victimes du nazisme ne lui pardonnent pas. Reste que Césaire encensait rarement (il l’a quand même fait parfois) mais n’entendait pas, à ma connaissance, exclure aux autres le droit à la critique. Le parti de l’homme qui a dit tout ce qu’il a dit et qui est tout de même demeuré dans le cœur des Martiniquais, est nécessairement un parti tolérant.

Certes, Césaire était la bouche des sans-voix  mais il n’encourageait pas les sans-voix à le demeurer. Sa voix recouvrait souvent celle des autres, mais en ayant toujours su ne pas se taire il nous a ouvert la voie de la parole. Bref, à nous aussi, il a appris à ne pas se taire.

Yves-Léopold Monthieux, le 21 août 2011

 

 

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