Le Film « Case Départ » vu par Tony Delsham

| 12 septembre 2011

Après Confiant et Léotin voilà le regard de Tony Delsham, concernant le film « Case Départ »

« CASE DEPART : OUI MAIS …

« Dans le fond je dis : Bravo. Une société, un peuple, un individu, incapable d’accepter la dérision n’est pas une société, un peuple, un individu adulte. J’en suis tellement convaincu que dès 1970, je me suis servi de la Bande Dessinée pour tenter  de dérider une époque  alors incapable de recul et empêtrée dans  un navrant arrêt sur image.

Dans la forme je dis : Attention. Ce film, pourtant réalisé  par des gens de notre famille, même si leur  case est plantée en France, est un regard exogène occultant les avancées quant au devenu des descendants des anciens esclavagistes et des descendants  des anciens esclaves des Antilles.

C’est dommage.

Dans un pays vivant son passé au présent ce film aurait pu être une vraie bouffée d’oxygène. Je l’ai souvent écrit il n’y a pas de pauvres petites victimes noires de peau d’un coté et de l’autre des colonialistes racistes et esclavagistes. Le monde est partagé entre gens bien et gens pas bien. Il y a, chez les Noirs, des gens bien et des gens pas bien. Il y a, chez les Blancs, des gens bien et des gens pas bien.  La France des gens bien, ivre de souffrance, en guillotinant Louis XVI a donné au monde le merveilleux concept : Liberté Egalité Fraternité. Concept dévoyé par la France des gens pas bien très rapidement retournés au pouvoir. Nos ancêtres esclaves, quant à eux, n’ont jamais été inertes. Ils ont participé, coutelas en main, au bris de leurs chaines le 22 Mai 1848. Les gens bien de France, sitôt le monopole d’Air France explosé au début des années 80,  ont  découvert avec horreur les crimes que la France des gens pas bien   perpétraient en leur nom aux Antilles : décembre 59. Tuerie de Chalvet. L’affaire de Schœlcher suivie du « suicide » de Cloé  un jeune homme de dix huit ans. L’affaire du caporal Richerol qui de sa chambre de la caserne Gerbault, armé d’une 22 tue d’une balle en pleine tête   un jeune de Trénelle qui, estimait-il,  troublait sa sieste en jouant au foot avec ses amis sur un terrain de fortune aménagé aux pieds de la caserne. Etc…  Je me souviens, aussi, des articles scandalisés de Libération, du  Canard enchainé, du Nouvel Observateur et … du mutisme consentant des autres. Ces évènements tragiques ont, aux cours des ans, forgé ce que nous estimons être notre identité qui, d’ailleurs,  n’est que proie offerte  sur la route d’une mondialisation gloutonne. Dans l’attente de l’harmonie planétaire cette identité forte de ses composantes, descendants d’esclaves et descendants d’esclavagistes  devenus martiniquais, s’appuie sur une cuisine interne, qui n’a rien  avoir avec la Créolisation d’Edouard Glissant ,  et tente de trouver le ton juste qui lui permettra d’assumer ce que j’appelle «  Le Devenu ». Ce devenu  fait de nous d’anciens africains, d’anciens européens, d’anciens indiens, d’anciens libanais, d’anciens syriens etc.

SAVOIR LE PASSE POUR COMPRENDRE LE PRESENT ET…REUSSIR LE FUTUR.

Le passé ne doit pas être arrêt sur image. Comme tout peuple adulte notre passé doit être tremplin du futur et non gouffre aspirant.  Peut-être  devrions-nous  cesser d’être  des lecteurs passifs de notre passé et de notre présent   ou  des activistes  mercantiles   pour qui le dos déchiré de notre arrière grand-père est rente de situation ouvrant des carrières littéraires et politiques.   En adulte, nous trouverons le ton juste pour gérer au mieux ce pays nôtres, bâti sur les cadavres des propriétaires légitimes les Caraïbes, vainqueurs des Arawaks. Nos     racines sont   plantées dans tous les continents. Nous sommes forts  et non faibles, de ce fait. Unis dans une convergence d’intérêts, nègres, békés, mulâtres, mestifs, carterons, chabens, koulis, trouveront le ton juste. Nous découvrirons, qu’en 2011, les milliardaires et les propriétaires de terres se comptent désormais chez  les békés, chez les nègres, chez les chabens, chez  les koulis, chez les chinois.

MAIS…REVENONS A CASE DEPART.

Certains ont appelé à boycotter ce film. Leur indignation repose sur une question : Penserait-on à se moquer de la douleur juive ou du massacre des Arméniens et des kurdes et du calvaire haïtiens ?  A ce niveau, il est évident que  le temps fera son œuvre brisant les tabous et  les positions figées. La moquerie passera par là aussi.  J’estime, en ce qui nous concerne,  que  nous pouvons, en toute sérénité, aborder notre passé et notre présent sous l’angle de la dérision. Par contre,   le regard exogène du français noir de France  et…scénariste pressé, me gène. Les ingrédients alimentant la trame du film  affirment, cautionnent, et colportent l’un des bobos de notre difficile avancée. En effet, le mulâtre est affirmé serviteur zélé du maître d’habitation.  Guy Cabort-Masson sociologue martiniquais diplômée d’une université Algérienne  dans le numéro 1000 de l’hebdomadaire ANTILLA écrit : « –  Le 22 Mai est le résultat d’une lutte d’un quart de siècle. De 1823 à 1848  Cyrille Auguste Bissette, condamné en Martinique est banni et exilé à Paris. Bisette a dirigé, organisé et convaincu les mulâtres, dans tous les bourgs, qu’il fallait renoncer à leurs esclaves et lutter pour l’abolition immédiate et sans condition, jusqu’à la victoire finale  et non pour cette abolition achat des esclaves telle que le stipulait le décret français du 27 Avril 1848. Bissette, d’autant plus admirable qu’il était mulâtre,  reconnaissait avoir eu des esclaves, avoir réprimé des révoltes  avant sa prise de conscience, comme Toussaint Louverture. ». J’ajoute, pour ma part, que notre  mémoire, également  écrite sur les ailes du vent des Anses d’Arlets, raconte « les noirs étaient tellement pauvres qu’ils se mettaient à plusieurs pour acheter un esclave »  Avec le recul, maintenir ce fait dans l’acte d’accusation est aussi stupide que vouloir  faire le procès en l’an 2050  du chef d’entreprise, acteur de l’outil de production  du moment, qui en 2011  payait  son personnel au SMIC, l’obligeant à travailler trente cinq heures par semaine. L’horreur !

Pour conclure, cousins français noirs de France  les français  blancs et noirs  de Martinique ont décidé à 80%, ce 10 janvier 2010, d’être martiniquais et Européens et, de plus en plus, les propositions qui séduisent les nouvelles générations, sont  celles trempées dans  notre migan interne et qui sourient au présent et au futur.  Le compte à rebours a commencé pour les sclérosés de l’histoire.

Tony DELSHAM -(Article publié dans Antilla n° 1471 du 01092011-

 

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