Tribune. Epandage aérien : le non simpliste est aussi détestable que le béni-oui-oui

| 28 novembre 2011

Tribune. Pour Y-L Monthieux, en ce qui concerne l’Epandage aérien : » le non simpliste est aussi détestable que le béni-oui-oui »

Voici le point de vue

Encore un débat de type martiniquais : tout le monde doit dire non à l’épandage antiparasitaire aérien. Reste simplement à trouver les arguments qui doivent tous conduire à ce refus convenu. Les propositions d’utilisation les plus farfelues du produit autorisé par la loi sont faites ici et là, qui ne sont, en définitive, pour certains, qu’une façon hypocrite de dire non à la culture de la banane.

 

La boussole du populisme et de la réélection.

Au cours d’une émission télévisée Dominique Belpomme avait été malmenée par des journalistes martiniquais d’une façon qui m’avait paru odieuse : le professeur avait le tort d’avancer contre les vents du moment. Les accusations qui lui avaient été faites à l’écran furent d’autant plus faciles qu’il ne paraissait pas être non plus en odeur de sainteté auprès des autorités médicales françaises. Il faisait figure de tête à claques idéale et Florent Grabin qui se trouvait aux côtés du scientifique fut associé à l’opprobre, lui qui, courageusement encore et toujours contre le vent, essaie de dire qu’ayant combattu souvent seul et sans concession le chloredécone, il n’a jamais voulu, en revanche, la disparition de cette activité agricole. C’est peu dire que les élus ne s’étaient pas beaucoup mouillés naguère, ils avaient trouvé plutôt subversive la parution d’un livre sur le sujet. Aujourd’hui, dans un retournement d’opinion qui rend justice à Belpomme et Grabin, la meute politique fonce tête baissée, guidée par la boussole du populisme et de la réélection.

Le mot « irresponsabilité » a été beaucoup utilisé ces temps derniers, ce qui atteste d’une prise de conscience et surtout d’un accès de courage de la part de ceux qui le prononcent.  C’est en tout cas le terme qui convient pour qualifier le vote quasi unanime du conseil général tendant à mettre pratiquement fin à la culture de la banane. A cet égard les atermoiements reprochés à la région à propos de cette affaire sont à son honneur. Reste que les différences de comportement d’élus de mêmes partis, suivant qu’ils siègent dans une assemblée ou dans l’autre, attestent que pour l’essentiel la Martinique est dirigée au petit bonheur par nos élus.

Tous les produits antiparasitaires sont nocifs

Pour en revenir au faits, il n’est pas possible d’inventer des antiparasitaires qui seraient d’une totale innocuité pour l’homme. Ils sont tous, à un degré ou à un autre, susceptibles de faire du tort à l’homme : ceux qui existent comme ceux à créer. Toute délivrance d’autorisation de faire usage d’un pesticide résulte donc d’un compromis. En Martinique, le problème est de savoir jusqu’où peut aller un compromis entre la poursuite de la culture de la banane et les risques encourus  par l’homme. Ce compromis peut être jugé inutile et le débat sur le sujet paraître inopportun si l’on considère qu’au sein d’une nation nantie la question de mourir de faim ne se pose pas. Nous ne sommes pas morts d’avoir tué le tourisme, nous ne mourrons certainement pas de la disparition de la banane. Laissons donc ce débat à d’autres pays. C’est bien connu, notre débat à nous, c’est l’esclavage, c’est d’ailleurs le rappel réitéré de cette douloureuse mémoire qui tient lieu de raisonnement à bien des intervenants sur le sujet.

Je comprends le rejet primaire de l’administré informé journellement des conséquences de la chloredecone sur la santé, en même temps qu’est jetée la suspicion sur tout ce qui peut ressembler à un pesticide. On comprend qu’en proie à ses soucis ou, installé dans une chaise à porteurs, il ne connaisse pas la longueur de la route, qu’on ne puisse pas attendre de lui une réponse positive à la question de l’épandage. N’étant pas spécialiste et n’étant pas comme l’élu tenu de s’informer au plus très, il ne peut que se rallier à  l’idée savamment instillée que tout ce qui entoure la banane est à rejeter. A commencer peut-être par ceux qui en vivent. Que nos élus attendent l’avis de cette opinion pour se déterminer est hautement démagogique. C’est le retour à ce fameux débat de type martiniquais où le non étant de rigueur, ainsi indiqué par l’opinion, il n’est plus besoin de penser. Que valent toutes ces déclarations ronflantes et votes d’élus dont le non électoral épouse parfaitement celui de n’importe quel ignorant de la question, sans jamais essayer d’inscrire ce rejet dans une perspective de projet de substitution.

Il faut en finir avec les motions de la peur … des électeurs

Le « NON mais… » ou le « OUI mais … », ça existe chez les gens responsables. Cela devrait l’être encore plus chez les élus. De la part de ceux-ci le « non simpliste » est aussi détestable que le « oui tout court », le non automatique l’est autant que le béni-oui-oui. Aucune de ces deux démarches ne laisse de place au discernement, à la pensée.  Or la population attend que des réponses intelligentes soient apportées à ses soucis et que ses représentants ne se limitent pas, comme elle, à des réflexes ou des instincts primaires, ou encore à relayer ceux-ci sans discernement. Le rôle du politique est d’éclairer le peuple, il n’est ni de surenchérir à ses pulsions ni d’instrumentaliser celles-ci. A cet égard, l’élu qui n’est pas savant lui-même est invité à avoir recours à l’expertise et non au charlatanisme ou au sens du vent populaire.

Il ne s’agit pas de voter des motions pour relayer les peurs, même si elles sont justifiées. D’ailleurs cette pratique des motions sur des décisions simplistes et populistes c’est la négation de la démocratie. La plupart des motions soumises aux votes des élus consiste à inviter la collectivité à épouser une opinion déjà faite et, de préférence, de nature compassionnelle. Ainsi la motion tendant à la libération de Marny avait atteint un sommet de démagogie de la part d’élus cherchant à récupérer une position qui montait dans l’opinion. Les avocats du barreau ne se sont pas montrés plus glorieux, qui, devant les difficultés à agir en droit se sont fait les moteurs de la solution compassionnelle. L’excellent dossier de France-Antilles établi en publiant de vrais témoignages dont celle qui était la plus proche de Marny a bien fait comprendre que la justice n’avait pas tort de refuser de prendre une décision compassionnelle.

Il est facile de se réfugier derrière le principe de précaution

Ce n’est pas parce que le chloredécone a fait les dégâts que l’on sait qu’on devrait interdire à la pluie d’arroser les bananeraies au motif que certaines pluies pourraient être polluées pas des acides ou du sable en provenance du Sahara. Bien entendu, il est facile de se réfugier derrière le principe de précaution qui est, hélas, souvent utilisé de façon primaire pour se mettre dans le sens du vent populaire. Avec l’analogie comme moyen de discussion on en arriverait à supprimer tous les médicaments et tous les antiparasitaires qui ont tous des inconvénients pour la santé. D’ailleurs ces substances chimiques n’ont pas cessé de pâtir de la règle de la réfutabilité et on ne compte plus le nombre de celles qui sont retirées du marché après qu’elles ont été considérées comme indispensables. Selon le mot du grand philosophe des sciences Karl Popper, « l’une des bases de l’énoncé scientifique est sa réfutabilité alors que l’affirmation non scientifique est par essence irréfutable ».

Avec les mêmes déductions que celles qui sont affirmées faudrait-il supprimer le rhum au motif que l’alcool tue ? Non, bien sûr. Mais puisque l’alcool tue, la société limite le degré alcoolique des boissons mises sur le marché. Il est vrai que si un puissant mouvement anti alcoolique parvenait à mobiliser les électeurs des élus les plus accrocs ne tarderaient pas à s’engouffrer dans ce sillage électoral. Bref, le respect sans discernement du principe de précaution peut être à l’origine d’immenses dégâts. On ignore généralement que la suppression de l’usage de la poudre DDT n’avait été décidée après que des chasseurs new-yorkais s’étaient aperçu que ce pesticide abîmait les œufs de caille du Long Island. Son interdiction sans remplacement par l’OMS s’était accompagnée par la recrudescence d’épidémies et un pic de la mortalité en Afrique. Il me semble bien que c’est à peu près à cette date, début des années soixante, que les moustiques dont l’apparition était jusqu’alors saisonnières se sont installée de façon permanente en Martinique. Mais notre situation sanitaire permet d’y faire face.

Le sujet est assez grave pour dépasser les intérêts politiciens.

Par ailleurs, l’évocation de l’impunité des planteurs dans l’affaire du chloredecone n’apporte pas un lux d’éclairage au débat de fond sur la question de l’épandage. D’ailleurs, on ne s’explique toujours pas comment on pourrait sanctionner des planteurs pour avoir exercé des pratiques autorisées, y compris à titre dérogatoire, par l’autorité administrative compétente. S’ils sont condamnables, faisons-les condamner, mais ne jouons pas à l’encan l’avenir de la banane et l’économie martiniquaise avec des rapprochements incertains. S’il faut se passer de la banane, il faut avoir le courage de le dire franchement à ceux qui en vivent, mais surtout d’inscrire cette décision non seulement dans un contexte de santé publique mais aussi dans une perspective économique, toujours en tenant compte des conclusions de la science. C’est cela la responsabilité du politique.

De même le discours ambiant tend à minimiser la trentaine d’années d’utilisation du chloredecone ainsi que les près de vingt ans de cette utilisation en France après sa suppression aux USA. L’objectif est évidemment politique. Il est de laisser croire que ce sont les deux années de dérogation, et ces deux seules années, sur les plusieurs décennies de pratique, qui ont causé la contamination de la terre martiniquaise. Cela aussi c’est tromper le peuple.

Yves-Léopold, le 28 novembre 2011

(L’image d’intro a été prise sur le net, ndr)


 

 

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Category: Actualité, Ecologie / Environnement

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