CHOSES DIVINES À LA MARTINIQUE, un point de vue de Roland TELL

| 25 septembre 2013
Pères et Mères de la Martinique d’autrefois avaient, pour ainsi dire, la théologie naturelle.

En effet, celle-ci usait et abusait, dans les mots du discours, et dans les actes de la vie, des expressions « Si Dieu veut », « Grâce à Dieu », ayant pour finalité, n’est-ce pas ?- de demander au Créateur de les aider, en toutes circonstances, à passer toujours au-dessus de leur humaine condition. Tout se jouait dans le lien intime avec la déité, dans la mise en communication avec le Dieu bon, et tout puissant, pour accéder, autant que possible, à la vraie perfection. Dans son ensemble, la Martinique était pieuse, la foi la rendait bienheureuse, la Bible était son livre de lumière.

De la sorte, la vertu morale était profondément enracinée en chaque famille, telle une force inflexible pour imposer partout les règles célestes du bien vivre. Le travail lui-même était un don de Dieu. Obstinés dans leurs sillons respectifs, hommes et femmes d’alors obéissaient à une nécessité de croissance, de progrès continu, en dépit des douleurs du monde, telle la guerre de 1939, et ses dures privations. Il y avait une sorte de prométhéisme – le dépassement de soi, vers la toute-puissance de la réussite sociale, toutes forces tendues vers le plus profitable avenir, du fait des pouvoirs infinis de Dieu. « Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence contradictoires, que sont le rêve et la réalité ».

Ces propos d’André Breton sont à même de résumer la volonté de dépassement créateur des parents d’alors, soucieux de conduire leur progéniture à la conquête de métiers supérieurs aux leurs. Combien de médecins, combien d’ingénieurs, combien d’avocats, combien de fonctionnaires, combien de journalistes, ont été ainsi les produits de la flamme fervente de leurs géniteurs, pendant les années 1960, 1970, 1980 ? L’amour parental et la foi en Dieu ont rendu possibles tous les surplus d’éducation familiale, comme tenir en échec les aspirations obscures de la difficile adolescence, et même les faiblesses d’apprendre à l’école, au collège, ou au lycée, vite réprimées d’ailleurs par des exigences supplémentaires, telles les répétitions, ou les leçons particulières, voire l’internat, ou la mise en pension.

Alors, que se passe-t-il dans la Martinique d’aujourd’hui, où les journaux annoncent, presque tous les jours, la nouvelle de crimes gratuits, à partir de malédictions cocasses, tels des affrontements de mauvais regards, des paroles jetées en l’air, des exaltations d’orgueils puérils ? Ces actions, inexpliquées, inexplicables, n’ont d’attrait pour les médias, que parce qu’elles révèlent des forces primitives, des perversités naturelles, où les protagonistes sont à la fois assassins et bourreaux, comme tout récemment, lors d’une marche de voisinage, où l’hystérie usurpe la place du chagrin.

En effet, une sorte de fraternité, nerveuse, agitée, désaccordée du deuil, basée sur la violence, avait encore quelque chose à tuer, par gestes barbares, inutiles. Des jeunes, en guerre spirituelle contre leur vie oisive, errant par les ténèbres et les sortilèges de la nuit martiniquaise, inventent le meurtre de jouissance, afin d’apprendre à être. Suggestions du Diable ? Châtiment de Dieu ? Dans tous les cas, ces actions homicides possèdent l’attirance du gouffre, pour leurs auteurs, certes, en pleine distorsion de leur personnalité. Sommes-nous là en présence de certaines exceptions de la vie humaine à la Martinique ? Leurs familles ont-elles reçu une nouvelle croyance vitale, dont la réalité serait : « Tout mérite de passer. » ?

Pourtant, quelle pesante charge morale à porter, lors de la veillée funèbre, d’avoir à regarder, à travers la vitre du cercueil, les yeux ivres de douleur, la vie vaincue du fils de 20 ans ? Plus terribles encore les pensées de déchirement et de presque agonie, de ne pas l’avoir fait avancer vers plus de perfection personnelle, par plus d’éducation, et par plus d’enseignement ! En ces moments de mortel silence, et de mortelle lassitude, la croix du Christ est là, entre les doigts, afin de faire pénitence, en vue du rachat, enfin pour que la vie reprenne souffle, en toute humilité. Jeunes dans le cercueil, combien tranquilles pourtant vous reposez dans la mort ?

Dites : que convient-il de graver sur vos tombes, pour satisfaire le désespoir de vos parents ? Ont-ils vraiment le droit d’interroger Dieu sur ce qui vous arrive ? Car leur destin leur a laissé du temps pour vous laisser faire, sans colère sainte, face à tous vos manquements, leur cœur plein de miel, comme signe de reconnaissance, alors même que la rage était votre morale. Où trouver la purification nécessaire ? Où réclamer vouloir d’éducation ? En allant toujours plus loin, avec ceux qui vous ressemblent dans la rue, dans le quartier – vos frères d’égalité, certes, pour se dépasser, tout comme autrefois, mais aujourd’hui, hélas !, les uns contre les autres, en proie aux démons du temps, sans la sécurité omniprésente de l’amour, de l’éducation, sans lumière du bien et du mal. Alors, pour conjurer le sort, police et justice, désormais vos anges gardiens, deviennent aussi importantes que le ciel et la terre. C’est déjà l’état de damnation, journellement vécu dans la vision béatifique des paradis artificiels, avant le grand voyage de l’enfer.

 

 

 

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